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Publié le par Les Editions COGITO ergo sum

 

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Grammaire : et si, du masculin ou du féminin, aucun ne l'emportait ?

Anne Davranches
Reporters d’Espoirs
 

Nous l'avons tous appris dans nos livres d'école : en grammaire, « le masculin l'emporte toujours sur le féminin ». On croirait entendre OSS 117 !

« L'égalité hommes-femmes, Dolorès, on en reparlera quand il faudra porter quelque chose de lourd ! »

 

La preuve par le muscle en somme... Aujourd'hui, le genre féminin se rebiffe et réclame la révision de cette règle qui inculque dès l'enfance l'idée de la supériorité du masculin.

L'idée

Depuis avril dernier, la pétition pour « Que les hommes et les femmes soient belles ! » circule sur Internet. Lancée par un collectif d'associations (L'Egalité, c'est pas sorcier, Femmes solidaires et la Ligue de l'enseignement), la pétition dénonce ce sexisme grammatical. La secrétaire générale de L'egalité, c'est pas sorcier, Clara Domingues, docteure en linguistique, constate :

« La règle de l'accord du genre fait des femmes les invisibles de la langue. Si nous étions dans une société égalitaire, nous pourrions peut-être nous en accommoder mais force est de convenir que tout va dans le même sens. »

A ce jour, la pétition a déjà recueilli près de 2 870 signatures. A l'appui de leur demande, le collectif rappelle que la règle de l'accord du genre, n'est qu'un parti-pris relativement récent dans la construction de la langue française.


Dominique Bouhours (1628 - 1702) (Wikimedia Commons/CC)

C'est en 1676, que le père Bouhours, jésuite mondain et homme de lettres, professe sa devise :

« Lorsque deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte. »

Aucune révolution n'a songé depuis à remettre ce postulat éhonté en question.

La pétition demande que l'on revienne aujourd'hui à la règle dite « de proximité » dont l'usage prévalait sans mal avant que le père Bouhours ne s'en mêle...

Appliquée en grec ancien comme en latin, la règle de proximité autorise l'accord de l'adjectif ou du participe se rapportant à plusieurs noms avec le nom qui lui est le plus proche. Au masculin ou au féminin donc, selon les cas.

Comment la mettre en pratique ?

Démonstration par l'action ! (Quitte à affoler le correcteur d'orthographe.)

S'il soutient que c'est un sport d'hommes, OSS 117 portera les valises. Soit ! Dolorès et lui ne sauraient être égaux. Elle le laissera faire. Elle le trouve beau quand il sue... Hubert et Dolorès ne gagneraient rien à être rivales.

Comme le précise Henriette Zoughebi, vice-présidente du conseil régional d'île de France, en charge des lycées, et principale initiatrice de la pétition :

« Nous ne demandons pas qu'on inverse la règle mais que soit donnée à chacun la possibilité de choisir entre l'un ou l'autre accord. »

Ouf ! Monsieur et madame seront satisfaites.

Pour ses adeptes, la règle ancienne a plusieurs vertus. Elle « dé-hiérarchise le masculin et le féminin et permet à la langue une plus grande liberté créatrice ». Le collectif appelle maintenant à révolutionner les écrits !

Un pas qu'ont déjà allègrement franchi certains de nos voisins francophones, suisses et québécois, ainsi que la jeune maison d'édition française Cogito ergo sum. Son fondateur Frédéric Seaux, prof de lettres et d'histoire-géo, en Seine-Maritime, ne publie que des romans qui appliquent la règle de proximité.

A son catalogue : « Gazoute ou l'étoile en balsa », de Chantal Figueira Lévy et « Ange gardien », de Cécile Delacour-Maitrinal. Le premier écrivain masculin, Michel Donne et son « polar sportif » se feront attendre jusqu'aux fêtes de fin d'année.

« Je ne suis pas un ayatollah de la féminisation des mots mais pour moi, la règle de proximité est beaucoup plus simple, intelligente et égalitaire. En plus, c'est une règle qui a existé et qui est donc parfaitement légitime. »

S'il se revendique féministe, Frédéric Seaux doit cependant concéder :

« Lors des corrections d'épreuves, il m'est arrivé d'oublier l'accord d'un adjectif. Nous sommes tellement conditionnés ! »

Ce qu'il reste à faire

Resterait, pour passer de la théorie à la pratique, à mettre à jour les correcteurs d'orthographe, les manuels scolaires... Mais surtout à vaincre de féroces réticences. Un coup d'œil sur les commentaires déchaînés postés par les internautes sur le blog du Monde, en témoigne. « Vieille lubie sexiste du XVIIe » contre « lubie féministe » d'aujourd'hui : c'est la guerre des tranchées.

A se battre sur le genre dans la phrase, on en vient vite au sexe des mots. De quel droit alors, s'insurge-t-on, dire « un sein » mais « une moustache », « un vagin » mais « une couille » ?

Autant dire qu'on a ouvert la boîte de Pandore et que le niveau vole haut ! Pour que la règle de proximité retrouve toutes ses lettres de noblesse, les pétitionnaires réclament maintenant « à l'Académie française de considérer comme correcte cette règle ».

Il est à craindre que cette demande ne reste lettre morte auprès des immortels. Sur les 35 membres de l'Académie, seules quatre femmes portent l'habit vert (sept y ont été élues depuis 1635). Il n'est pas plus aisé de mélanger les genres que de renoncer à de bonnes vieilles habitudes.

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